randolph

Quand le hasard fait bien les jeux

Ma chère Justine,

Je me souviens de ce soir où nous nous sommes retrouvées devant le Randolph, sur la rue Saint-Denis à Montréal. L’hiver s’était déjà installé, et je marchais d’un pas hésitant vers toi dans la neige. Enfin… plutôt dans la slosh, cette neige sale à moitié fondue, qu’on retrouve dans les rues piétinées du Québec.

Arrivée en haut de la rue, je t’ai aperçue, figée dans le froid, ton casque audio vissé sur la tête. Plus je m’avançais, plus tu semblais minuscule dans ce décor glacé. Il faut dire que je te dépasse d’au moins deux têtes, facilement.

Avant de te rencontrer, mon âme, petite elle aussi, se sentait à l’étroit. J’étais perdue depuis mon arrivée à Montréal: en fin d’études, à l’aube de ma vie d’adulte et de ses responsabilités, sans objectifs clairs. J’avais toute la jovialité et l’enthousiasme qui me caractérisent, mais aucune vision, aucune direction. Et toi, petit bout de femme, en arrivant à ta hauteur, j’ai tout de suite aperçu cette étincelle d’intelligence dans tes yeux. J’ai su, sans pouvoir l’expliquer, que tu serais quelqu’un qui me pousserait à me dépasser. Et puis nous avons échangé nos premiers mots : 

Salut ! C’est toi, Justine ? Dis-je avec entrain. 

Oui, Charlotte c’est ça ? As-tu répondu, un peu timidement.

Oui ! J’ai l’impression d’être à un rencard via une appli de rencontre ! Ai-je répliqué et tu as ri. 

Cette touche d’humour brisa la glace, et nous nous empressâmes de rentrer pour nous réchauffer. Nous étions un peu gênées de ce rendez-vous arrangé. Te souviens-tu comment notre amie commune avait orchestré cette rencontre? Camille, camarade d’université pour toi, amie d’enfance pour moi, nous avait mises en relation parce que nous étions deux Belges à Montréal. Il fallait donc, selon elle, absolument nous rencontrer. Après tout, l’union fait la force.

Une fois installées, nous avons parcouru les menus en riant des noms cocasses des cocktails, servis dans des flasques et autres becs-bunsen pour l’originalité. Je me souviens du tien : un breuvage mauve, animé de remous et de bulles, presque magique. 

Nous avons ensuite échangé sur nos expériences montréalaises : toi, installée depuis deux ou trois ans pour ta thèse ; moi, fraîchement arrivée depuis quelques mois pour un échange de Master entre deux universités. Nous étions là toutes les deux pour apprendre, nous former, et surtout vivre pleinement l’aventure montréalaise… ostie ! 

C’est alors qu’un animateur s’est approché de notre table. En effet, le Randolph est un bar à jeux de sociétés, avec ses murs parés d’armoires débordantes de boîtes de jeux jusqu’au plafond. Il nous a demandé ce que nous aimions et nous a proposé quelques jeux pour jouer à deux. Je me souviens particulièrement de celui-ci : un jeu d’équilibriste où nous devions accrocher des petits singes à un arbre bancal sans faire tomber tout l’édifice. Au fond, nous étions déjà en train de bâtir quelque chose à deux : du solide, malgré l’instabilité de nos mondes, oscillant entre sororité et curiosité.

Tout en jouant, nous avons découvert tant de points communs: déjà, simplement d’être des femmes, des Belges, à Montréal. Puis notre intérêt partagé pour les études, l’exploration du monde et des connaissances. Tu m’as parlé du sujet de ta thèse sur les religions, les rites et les femmes. De fil en aiguille, nous avons abordé le féminisme, que je n’avais jusque-là qu’effleuré. Depuis mon arrivée dans ce Nouveau Monde, qui prônait la liberté pour tous et affichait une avancée remarquable en matière de droits sociaux, d’inclusion et de diversité, là où l’Europe n’en était encore qu’aux balbutiements, je découvrais une perspective capable d’élargir mon horizon.

J’ai adoré nos conversations, où chaque phrase ouvrait la porte à une nouvelle pensée, parfois une idée farfelue. Cette discussion en arborescence a insufflé tant de dynamisme et de défis intellectuels, que le temps s’est écoulé sans que je m’en aperçoive. 

Cette soirée nous fut si douce que, encore souvent, nous nous rappelons l’une à l’autre, avec nostalgie, la tendresse de cette rencontre. Nous l’appelons notre « date ». Car nous savions, et nous en avons toujours autant conscience, que notre amie Camille, avait été l’entremetteuse d’une magnifique amitié. Elle a été fort bien inspirée.

Nous sommes reparties ensemble, clôturant cette belle soirée de jeux et de découvertes. Puis nous nous sommes séparées au coin de la rue, échangeant un câlin, une embrassade qui scella le début de cette relation précieuse. Et là, j’ai compris que j’avais rencontré une âme sœur. Une sœur de l’âme qui m’a appris à élargir mon horizon et qui, depuis bientôt dix ans, fait partie de mon cercle intime, de mes proches. 

Je te remercie pour cette soirée et pour ces merveilleuses années à t’avoir dans ma vie.

Avec tout mon amour. Charlotte.

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