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Les Chroniques du Gouden Nugget

En février 2018, je décroche mon premier CDI en tant que responsable communication dans une grosse usine de frites, un comble pour une Belge. J’ai passé dans l’urgence mon permis la semaine précédente, pour pouvoir me rendre au travail chaque jour. J’investis donc mon premier salaire dans une magnifique première voiture de chez Citroën, une saxo gold de 2001. 

C’est pour moi la première grande étape de ma vie d’adulte indépendante. J’acquiers mon moyen de transport m’offrant une grande liberté.

Je vois une annonce sur internet pour une jolie petite saxo dorée, avec ses magnifiques sièges en tissu bleu et son autoradio des années 2000. 

Je me rends dans un petit garage à Bellegem, accompagnée de mon petit frère pour négocier en flamand. Je repars au volant de ma Saxo dorée, fière et chargée d’émotions, c’est seulement la deuxième fois que je conduis seule, le permis fraîchement en poche. Et très vite je découvre que ma cacahuète est beaucoup trop petite pour moi. C’est une citadine par excellence, facile à garer, certes, mais pas vraiment conçue pour les grandes jambes. Au lieu d’avoir les mains positionnées à 10h10 de part et d’autre du guidon, moi ce sont les genoux. Et pour sortir de là, c’est tout un sketch : j’engage mes abdos et prends de l’élan pour m’extraire tant bien que mal, tellement c’est bas pour mon grand corps.

Sur le parking du boulot, un collègue m’a un jour vue sortir de la voiture en talon hauts, et il s’est esclaffé qu’on aurait dit que j’étais le porte-manteau de Marie Poppins qu’elle sort de son sac à main. A se demander comment je rentre dedans, toute contorsionnée.

J’étais la seule dans la ville avec une voiture de ce coloris, donc tout le monde savait où j’étais et ce que je faisais, sans que je n’aie conscience de mon exposition. On me saluait, je faisais partie de l’identité de la ville de Mouscron, toujours en vadrouille avec mon Gouden Nugget.

Alors, d’où vient ce joli surnom ? Mes collègues flamands me taquinaient avec ma voiture qui sortait un peu des normes de la BMW noire clinquante qu’eux privilégient. Etant donné que la voiture était d’un doré, qu’on pourrait qualifier de moche, ils l’ont baptisée du doux nom de Gouden Nugget, le nugget doré. Et j’ai gardé ce petit nom charmant. Toutes mes amies et ma famille savent qui est le Gouden Nugget, car ce n’est pas une voiture, c’est un concept. Un bolide vrombissant, un vaisseau doré improbable, qui roule à fond de balle et qui me permet de faire ce que je veux, et aller où je veux.

Un jour, je me suis rendue à Courtrai. Au retour, la voiture fait un bruit monstre, il était tard et il fallait bien que je rentre chez moi, j’ai donc continué ma route. Je n’ai jamais roulé aussi lentement sur l’autoroute. Les autres conducteurs me faisaient des appels de phares et je voyais les étincelles dans le rétroviseur. Je suis rentrée lentement et terrifiée, pour constater à l’arrivée que mon pot d’échappement était détaché et trainait au sol. J’ai alors découvert le bonheur du premier devis chez le garagiste. 500 euros sur une voiture que j’avais achetée 1500€, une vraie panique pour une jeune professionnelle qui n’a pas d’économie. C’est ainsi qu’on apprend, c’est l’école de la vie.

Avec le Gouden Nugget, nous sommes parties en vacances avec mon amie Maryse. Nous avons visité Nantes, Tours et les châteaux de la Loire : Chenonceau, Amboise, Blois, Chambord et bien d’autres. J’ai ensuite rejoint mon amie Justine en Bourgogne et le Gouden Nugget a bien tenu la route, même dans les routes zigzagantes du Morvan.

J’ai aussi emmené mes frères au village Vikings à Waterloo, j’étais terrifiée toute la route en me disant que si je faisais un accident là maintenant, je tuerais toute ma famille et effacerais alors ma lignée. J’ai dû apprendre à me faire confiance et à rester concentrée, face à l’anxiété qui n’est pas toujours rationnelle. Cette aventure en famille valait bien le détour, car c’est à cette fameuse journée viking que j’ai rencontré mon amoureux Pierre, avec qui je suis restée plus de 2 ans.

Ce bolide m’a emmenée aux quatre coins de la Belgique et même au-delà. Fidèle, il m’a suivi dans toutes mes escapades jusqu’à sa mort brutale après seulement treize mois de bons et loyaux services. J’ai vraiment adoré cette voiture et j’y pense régulièrement avec grande nostalgie. Elle a élargi mon territoire de vie de façon exponentielle, m’offrant une liberté précieuse. Elle m’a appris à aimer conduire, partir à l’aventure, la musique à fond en chantant à tue-tête. 

Grâce au Gouden Nugget, je suis passée d’un périmètre restreint à une carte sans limite, où chaque kilomètre parcouru élargissait mon horizon, un vrai rite de passage d’un bocal à l’océan. J’ai toujours vu mon Gouden Nugget comme un vaisseau de transition, celui qui m’a propulsée vers ma vie d’adulte. Le monde est devenu vaste, inconnu, palpitant mais aussi terrifiant. Car désormais, tout repose sur le pilote.

Le Gouden Nugget a été ma première grande responsabilité : il a fallu me renseigner, apprendre, investir, en prendre soin, faire des erreurs, réparer, prendre des coups, explorer, oser, et rouler à fond en chantant à tue-tête. 

Le Gouden Nugget m’a appris à être au volant de ma vie, oui, mais surtout à avancer, parfois à fond, parfois à tâtons. Et contrairement à sa courroie de distribution, moi, je ne lâche pas. 

Merci, mon Gouden Nugget.

Cha Lala.*

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