Consigne de Martine:
Voici les 2 premiers paragraphes de la nouvelle « L’étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali Tchikati » tirée du livre « Jazz et vin de palme » de Emmanuel DONGALA, parue au Serpent à plumes en 1996.
Lorsque j’arrive dans une ville inconnue, j’aime souvent la découvrir le soir, entre ces heures mal définies et fugitives où le jour meurt et où la nuit graduellement émerge pour étaler le voile de son empire. C’est à ces moments-là que l’on capture le mieux les pulsions secrètes d’une ville, ses craintes et ses espoirs, où l’on surprend tout ce qui hésite encore entre paraître et disparaître, le moment où les hommes et les choses sont le moins sur leur garde.
C’est l’heure des odeurs particulières, des fumées au goût de bois et de pétrole, des lampes tempêtes et des bougies qui surgissent soudain, clignotantes comme mille lucioles alignées le long des trottoirs où se vendent du manioc, des brochettes, des cacahuètes grillées… Et puis ces rumeurs, propres à chaque ville, faites de voix étouffées, de cris de femmes à la recherche de leur progéniture n’ayant pas encore regagné le gîte familial, d’aboiements de chiens, de bruits de moteurs, de boîtes de nuit hurlant des rengaines à la mode. C’est enfin l’heure où apparaissent au coin des rues les premiers amoureux rendus anonymes par le jour qui s’en va, et les premières belles de nuit, transformées en papillons nocturnes transfigurés en odalisques étrangement désirables par le doux velours de la nuit. Qu’ils sont enivrants ces espaces intervallaires, prodrome et pressentiment de ces forces qui sourdent des nuits africaines.
J’ai adoré ces premiers pas dans la ville, chargés d’odeurs, de bruits et de sensations. C’est donc ce que je te propose de faire, déambuler de nuit dans un lieu que tu auras choisi et raconter ce que tu perçois avec tes sens, ce que ce lieu t’inspire de crainte ou de mystère.
Tu peux choisir d’être la narratrice de ce texte et de parler d’un lieu que tu as effectivement parcouru de nuit. Ou tu peux choisir de faire parcourir ce lieu par quelqu’un d’autre, réel ou fictif.
Le soir tombe soudainement sur Lomé…
Le soir tombe soudainement sur Lomé, en un clin d’œil, il fait un noir de jais. Comme si dieu, d’un simple geste, éteignait la lumière en appuyant sur l’interrupteur du soleil. Dans le golfe de Guinée, les couchers de soleil, presque instantanés, sont d’une beauté époustouflante. Le soleil reflète du jaune, en passant par l’orange, puis se fond en rose, sur les lagunes de Bè et puis disparait…
Mais ici, la nuit ne rime pas avec fraicheur. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, rien ne change : l’air reste dense, chaud et humide. Il est l’heure, l’heure où la nuit nous enveloppe de son étreinte tropicale.
Quand il fait soir, la ville change de rythme. Tout le monde rentre du service, les rues se remplissent et le chant du trafic s’élève. A la sortie des bureaux, on marche dans le sable des vons, sentant ces grains tièdes s’immiscer entre nos orteils et les moustiques viennent nous saluer, friands de sang frais. Les poules et les chèvres sont allées se coucher et les foyers avoisinants s’animent : on sent les feux de bois, on devine les repas qui mijotent.
Au rondpoint de la Colombe de la Paix, le sifflet du policier rythme la circulation, entre klaxons impatients et moteurs pétaradants. Il faut rester vigilant, car les enfants jouent dans la rue, chahutent et rient, attention si un ballon surgit ! Aux feux rouges, les vendeurs de rue s’activent. C’est l’heure de faire un bon chiffre d’affaires avant de rentrer à la maison. Cahiers lignés, pagnes colorés, parfums pour voiture, tout se vend. Les tatas, quant à elles, tiennent leurs étals mobiles sur le bord de la route, servant des plats chaud, sandwiches et surtout, l’incontournable Ayimolou.
Depuis la terrasse des maquis, la musique résonne, portée par des haut-parleurs fatigués. Les clochettes tintent, doucement, pour appeler les serveuses. Elles s’empressent alors d’apporter des bières bien fraîches ou du jus de bissap aux habitués, tandis que l’arôme des brochettes grillées vient titiller leurs appétits.
Dans la pénombre, les chauves-souris entament, elles aussi, leur souper dans un ballet nocturne, tandis que les palmiers dessinent sur les murs des ombres mouvantes. Nous voilà spectateurs, d’un théâtre improvisé, offert par la nuit, sous le ciel velouté de Lomé.

