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Le Pays des marchandes de sable.

Ma vie a basculé ce jour-là.

Je rentre chez moi à Bruxelles après une journée de travail. Rien de particulier en apparence, mais depuis le matin, une sensation étrange, comme un mauvais pressentiment, me trotte en tête. J’ai hâte de rentrer dans mon cocoon, de retrouver mon calme intérieur et surtout mon petit chat.

J’aperçois enfin la porte de chez moi, si familière. Je pose la main sur la poignée… et cette sensation inhabituelle que j’ai eu toute la journée se décuple. Elle me traverse comme une onde électromagnétique. La poignée devient tiède, presque chaude. J’ouvre la porte.

Et là, je perds la vue. Une lumière aveuglante m’agresse, m’écrase. Impossible d’ouvrir les yeux. Une chaleur moite m’enveloppe, l’air est lourd, je suffoque, comme si j’étais entrée dans un hammam. Je dois me fier à mes autres sens.

L’odeur de pierre chaude, de poussière, d’une brise douce. Le sol sous mes pieds est différent, mouvant et rugueux, plus vivant ? C’est du sable !

Je panique de ne rien voir. Mon cœur bat la chamade, l’angoisse monte. J’essaye à nouveau d’entrouvrir les yeux. La lumière est si forte que je ne peux pas les ouvrir complètement. Des couleurs ocres, des silhouettes floues, le vent qui fait flotter les feuilles des palmiers.

Je comprends que je ne suis plus à Bruxelles. Ce lieu est vibrant, solaire, mythique. Un monde parallèle?

Devant moi, une rue de sable fin, doré, presque lumineux. De chaque côté, des palmiers majestueux se penchent doucement, comme s’ils m’invitaient à les suivre. Leurs feuilles bruissent dans une langue inconnue, mais familière. Une langue du corps, du vent, de la mémoire.

Je me retourne, curieuse de voir d’où je viens. Derrière moi, il n’y a qu’un mur de terre rouge, lisse, sans aspérité. J’y pose la main. Rien. Il est chaud mais sans vie. Comme s’il n’avait jamais existé.

Alors j’avance. Le ciel est balayé par des oiseaux aux plumes éclatantes. Ils dessinent des arabesques au-dessus de moi, alors je les suis, je marche au rythme des tamtams que je devine au loin.

Une émotion étrange m’envahit. Une joie douce, mêlée à une nostalgie sans nom. Et alors, le paysage change, plus vert. Des chants mystiques vibrent dans l’air. Des voix de femmes, aigües et graves, qui s’élèvent en canon, comme une incantation.

Je ressens l’envie de retirer mes chaussures, je les abandonne au milieu du sentier. Et je continue d’avancer, plus libre, nus pieds. Le sable devient de plus en plus chaud, de plus en plus dense sous mes pieds. Je ne me pose pas de question. Je sais que je dois continuer, les palmiers se courbent davantage, comme pour me protéger. Les chants se rapprochent.

Chaque pas réveille une mémoire enfouie. Une sensation oubliée. Une partie de moi que je croyais perdue. Je pleure en silence. Je libère ce qui est inutile, matériel, puéril. 

Je comprends que ce monde est sensible à mes émotions. Plus je ressens, plus il se transforme. Et je me sens connectée à mon être entier, au cosmos, comme je ne l’ai jamais été. Tout fait sens. Tout est connecté.

Ici, le temps ne s’écoule pas. Il s’incarne. Il se vit. Il se célèbre. Comme mes pieds, libres dans le sable incandescent. Il n’est ni passé, ni futur, il est.  Et que c’est beau, je vois de plus en plus d’oiseaux, le vent est doux, le soleil me caresse. Mes yeux s’habituent à cette lumière énergisante, et j’avance. Un pied, j’inspire le bonheur, un autre, j’expire la terreur, enfin.

Une oasis apparaît entre deux dunes. Le sol vit, bouge. L’eau du lac scintille au soleil. Les chants de femmes m’appellent, elles sont si puissantes. Je dois les rejoindre, ce sont mes sœurs. Le morceau manquant de mon âme. 

Je les vois, elles sont là. Du beige à l’ébène, magnifiques, colorées, parfumées, éblouissantes. Leur chant est si puissant. Envoutée, je les rejoins. Les paroles me viennent naturellement, comme si je les avais toujours connues. Nos énergies s’unissent et elles m’accueillent dans leur cercle rituel. Je prends les mains de deux de mes sœurs, pour mieux chanter ces louanges. Tout devient une évidence.

Le sable file le long des dunes. Mais ici, ce n’est pas lui qui mesure le temps. C’est l’expérience qui le façonne. Chaque grain pulse comme un battement de cœur, le mien, le leur, celui du monde. Les chants de cette sororité sacrée me traversent. Ils m’assèchent et me nourrissent. Je me vide pour mieux me remplir. Puis, le silence. 

Mes sœurs se détachent paisiblement, retournent à leurs gestes simples. L’une hisse son ballot de bois sur sa tête, une autre s’éloigne en riant avec sa voisine. 

Tandis que moi je vacille, encore ivre. Le lac m’appelle. Je m’agenouille, y plonge les mains. Une gorgée, deux… et à la troisième, tout s’aligne, mon âme revient à sa juste place. L’univers respire en moi, et soudainement la vie me paraît si simple. Je suis là, entière, reliée. Et alors que je commence à comprendre… Une voix déchire l’air.

– Charlotte ! Charlotte ! Réveille-toi !! 

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