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La naissance

Aujourd’hui, j’ai 35 ans.
Trente-cinq ans, c’est déjà assez pour avoir aimé, vécu des aventures magnifiques ou plus douloureuses. Assez pour se construire une personnalité riche et colorée. Et j’espère avoir encore devant moi suffisamment d’années pour continuer à découvrir le monde dans toute sa splendeur.

Évidemment, comme chaque année, le premier appel est celui de ma mère.

— Bon anniversaire, ce Pousson.

Chaque année, elle prononce cette phrase avec la même tendresse amusée, comme si j’étais encore le bébé rouge et froissé qu’elle avait mis au monde trente-cinq ans plus tôt.

Et comme chaque année, elle me raconte cette fameuse journée de mon arrivée sur terre.

— Tu sais, il y a trente-cinq ans, ta grand-mère était penchée au-dessus de ton berceau, émerveillée par la beauté de sa première petite-fille, pendant que moi, j’essayais de me reposer malgré l’odeur de désinfectant des hôpitaux anglais. J’étais épuisée après avoir poussé plus de deux heures pour te mettre au monde. C’est sûrement pour ça que je t’appelle Pousson.

Puis elle rit.

— Et puis il faut dire que ce surnom te va très bien. Tu as poussé à une vitesse hallucinante. Regarde comme tu es devenue grande et belle.

Ma mère me raconte alors comment ma grand-mère a traversé l’Angleterre en urgence pour venir assister à ma naissance.

— Elle n’avait jamais roulé aussi vite de sa vie. Elle était tellement impatiente de te rencontrer qu’elle n’a même pas bronché à l’idée de conduire à gauche pendant plus de huit heures. Elle a foncé à toute berzingue jusqu’au Pays de Galles.

Ce que j’aime dans ce récit, c’est qu’il me permet de connaître un peu une femme que je n’ai jamais vraiment rencontrée.

Chez nous, on disait Bon Papa et Bonne Maman. Une manière élégante et légèrement désuète de nommer ses grands-parents. Malheureusement, ma Bonne-Maman est morte deux ans après ma naissance. Je n’ai donc aucun souvenir d’elle. Pourtant, ma mère continue de la faire vivre à travers ses histoires.

Elle me dépeint une femme originale, parfois loufoque, toujours entourée de ses amies, profondément vivante et infiniment présente pour les siens. Avant son mariage, elle avait été journaliste en Angleterre, puis avait cessé de travailler, comme beaucoup de femmes de son époque.

Mais elle n’avait jamais cessé d’écrire.

Un peu comme moi, elle avait, paraît-il, une plume extraordinaire. Lorsqu’elle vivait au Congo, loin du téléphone et bien avant Internet, elle entretenait une immense correspondance avec ses proches. Elle écrivait surtout à ses amies, les grands amours de sa vie, avec ses enfants. Son mari venait probablement juste après.

Ma mère me raconte que son style était immédiatement reconnaissable. Bonne-Maman écrivait exactement comme elle parlait : avec humour, raffinement et subtilité.

J’aurais tellement aimé recevoir une lettre d’elle à chaque anniversaire.

Mais mon grand-père a pris le relais. Chaque année, Bon Papa m’écrivait à son tour. Il racontait les aventures des animaux de ses bois, les saisons qui passaient, et les délicieux plats préparés par Paulette, sa seconde femme, une véritable mamie gâteau.

Dans ces récits annuels sur ma naissance, ma mère nous replace toujours toutes les trois dans la même pièce : sa mère, elle, et moi. Trois générations de femmes liées par l’amour et l’admiration.

Je crois que Bonne-Maman m’accompagne dans mes pérégrinations. Je me suis d’ailleurs sentie particulièrement proche d’elle lorsque je vivais en Afrique, où elle avait elle aussi passé plusieurs années de sa vie. À cette époque, j’avais la sensation étrange mais réconfortante qu’un lien silencieux existait entre nous.

Son fantôme ne me hante pas, car je sais qu’elle est une puissante part de moi.

Maman dit que j’ai hérité de sa voix, de son humour et de son intelligence. Et je crois qu’elle m’a aussi transmis quelque chose de plus discret : le goût des mots et cette nécessité d’écrire.

Alors aujourd’hui, à mon tour, j’écris.

Peut-être est-ce ainsi que les femmes de ma famille continuent de se parler malgré le temps, les pays et les absences.

Je suis honorée de venir de cette lignée de femmes fortes. Et j’aime célébrer ma lignée en ce jour de renaissance.

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