Elie, tu avais quinze ans et tu vivais avec ta mère et ta sœur dans un village perché sur les plateaux. Le soir, tu partageais une natte avec ta sœur dans l’unique pièce de vie qui composait votre maison. Ta maman, elle, s’allongeait sur sa propre natte, tout près de vous.
Tu avais la chance d’aller à l’école, un privilège auquel ta maman tenait plus que tout. Pour elle, il était important que ses filles soient lettrées. Alors, chaque matin, tu te levais aux aurores. Avec ta sœur, vous partagiez un petit-déjeuner modeste, de la pâte avec un peu de sauce préparée la veille, que vous faisiez réchauffer en ravivant le feu grâce aux braises encore crépitantes.
Ensuite, vous vous laviez à l’eau fraîche, puisée au cœur du village, avant de vous préparer pour la journée. Une fois rafraîchies, vous preniez alors la route, main dans la main, vers l’école du village voisin. Vous partiez en regardant le soleil se lever à l’horizon, sachant qu’il vous faudrait deux heures de marche pour rejoindre votre professeure.
Tu avais une professeure formidable dans cette classe des « grands », où les plus âgés partageaient la même salle avec des élèves de tous âges. Tu étais plus douée en français qu’en arithmétique, ça tu le savais très bien, chacun ses points forts. Tu étais ravie de pouvoir t’instruire , même si tu n’étais pas la plus studieuse. Mais peu importait : malgré la chaleur étouffante sous les tôles du bâtiment vétuste, tu préférais mille fois être là plutôt que sous le soleil brûlant, penchée sur les plants de manioc du champ familial.
Ta maman, elle, comptait sur toi pour l’y aider bientôt, mais son désir le plus profond était de t’offrir une chance qu’elle n’avait jamais eue. Elle savait que cela passait par l’éducation. Elle en était convaincue: Dieu lui avait soufflé de nourrir aussi l’esprit de ses filles.
Dans un an ou deux, tu irais aider ta maman au champ. Et sans doute, tu épouserais Kodjo, le jeune homme qui habitait à la sortie du village. Tu l’aimais bien : tu le trouvais beau, gentil, avec ce sourire timide qui te faisait rire, même s’il restait un peu gauche chaque fois qu’il t’adressait la parole.
Tu aimais ton quotidien entre femmes, tu étais heureuse de passer du temps ensemble. Tu savais que tu n’étais pas seule et cela t’offrait une tranquillité d’esprit. Tu t’en contentais et tu en étais contente.
Tu trouvais seulement que tu étais trop petite, surtout à côté de ta sœur cadette qui te dépassait d’une tête. C’était ton secret, ton petit complexe, que tu gardais bien pour toi. Tu croyais savoir exactement à quoi l’avenir ressemblerait, et c’était extrêmement rassurant. Pourtant, au fond de toi, tu rêvais d’un peu d’aventure. Peut-être, un jour, visiter la capitale ? Voir la mer ? Mais ta maman te répétait souvent: Attention à ce que tu désires, tu pourrais bien l’obtenir. Et tu savais qu’elle avait raison : l’inconnu pouvait être terrifiant.
Quand le soleil commençait à décliner, toi et ta sœur vous dépêchiez de rentrer, sachant que vous finiriez la route dans l’obscurité. Le soleil togolais se couchait tôt, et en arrivant, vous aidiez votre mère à préparer le repas, éclairées par les flammes qui dansaient sur les murs, agitées par le vent des hauteurs. Puis vous vous couchiez, ensemble, prêtes à retrouver demain la douceur simple de ce quotidien.

