Je suis né dans l’esprit d’un artiste. L’écrivain à l’origine de ma création m’a voulu comme une aventure, une histoire dans laquelle se plonger. Je suis fier d’offrir ces moments d’évasion, d’être tenu entre les mains de lecteurs passionnés qui tournent mes pages avec avidité.
Je suis sorti d’une imprimerie en banlieue parisienne. Je sentais le livre neuf : le papier, l’encre, cette odeur si appréciée des bibliophiles. Puis j’ai attendu, exposé dans une vitrine, que quelqu’un veuille bien m’acquérir et me découvrir. Cette période fut palpitante : l’attente, le soleil qui me caressait la journée, l’excitation de me demander qui me lirait. C’est si intime d’avoir un propriétaire, de se faire feuilleter. À l’époque, je me demandais si je finirais dans la bibliothèque d’un collectionneur, ou peut-être dans une bibliothèque publique. Il n’en fut rien, et je vécus des péripéties que je n’aurais jamais pu imaginer.
Un jour, Sarah me regarda à travers la vitrine en souriant, puis poursuivit son chemin. J’eus un espoir fou en la voyant s’intéresser à moi, puis une déception brutale lorsqu’elle partit sans m’acheter. Une heure plus tard, la voilà de retour. Elle entra dans le magasin et demanda à la vendeuse de pouvoir me regarder. Elle me prit dans ses mains, me retourna pour lire mon quatrième de couverture. Je débordais de bonheur: ça y est, on me lisait. Elle m’ouvrit, me respira en fermant les yeux, puis décida de m’emporter avec elle. J’étais heureux, je m’en souviens comme si c’était hier. On me glissa dans un sac en papier, je fus ballotté jusqu’à sa voiture, posé sur le siège passager, et mon aventure débuta.
Je fus d’abord installé dans la petite bibliothèque de son salon. J’avais vue sur ses plantes et, chaque soir, je la regardais se détendre sur son canapé devant la télévision. Avec mes voisins les livres, j’avoue que nous développâmes une certaine jalousie pour ce grand écran: quel gâchis de nous avoir là sans nous lire. Le roman à côté de moi me confia qu’il attendait son tour depuis un an. Cette idée me terrifia.
Le temps passa, et un jour, elle me prit et me glissa dans une valise. Je pris alors l’avion pour la première fois, vers un autre continent. Là-bas, j’eus le plaisir d’être lu face à l’océan. Elle me dévora en quelques jours, allongée sur son transat, en vacances au soleil. Quel bonheur d’être apprécié sous les cocotiers, quelle chance de voyager tandis que certains de mes camarades ne quittent jamais le domicile de leur acquéreur. Je me mis à rêver de rester dans ce cadre idyllique, et mon vœu fut exaucé.
Dans le lobby de l’hôtel se trouvait une bibliothèque libre, où les lecteurs laissaient leurs trouvailles pour d’autres. Sarah m’y abandonna, caressant ma couverture avec nostalgie. Elle me remercia, puis me déposa entre deux nouveaux romans avec lesquels je fis connaissance. Ils n’étaient pas là depuis longtemps : l’un venait du Maroc, l’autre de Paris, comme moi. Mon voisin marocain me raconta qu’il avait déjà été entre les mains de trois personnes et qu’il avait la chance d’être l’un de ces livres aimés et partagés, découvrant ainsi le monde à sa manière. Je me pris alors à rêver d’être comme lui, un livre voyageur.
La semaine suivante, un homme me choisit pour me déguster, comme Sarah sur la plage. Il me lut presqu’en une seule journée et me termina le lendemain dans un petit coffee shop en bord de mer, en savourant son cappuccino. Il expira profondément en lisant mes dernières lignes, visiblement satisfait. J’avais été dévoré avec plaisir, et il s’était laissé happer par mes pages dès le début. Heureux de cette expérience, il décida de me partager à son tour et me laissa dans la bibliothèque en libre accès de ce café cosy.
J’y restai plusieurs mois agréables. Il y avait beaucoup de passage, et j’observais les clients venir chercher leur dose de caféine et de tranquillité. Jusqu’au jour où Adeline lut mon dos, découvrit mon quatrième de couverture et décida de me commencer, le temps d’un café. Après deux chapitres, elle sourit et demanda si elle pouvait m’emprunter pour me rapporter plus tard. La tenancière lui expliqua alors que le but était de faire vivre la littérature, et qu’elle pouvait m’emporter à condition de me transmettre ensuite à quelqu’un d’autre.
Le lendemain, j’atterris de nouveau dans une valise et m’envolai vers les tropiques, sur une île chaude et humide qui fit gondoler mes pages. Ma tranche avait déjà jauni, signe d’avoir été lu, et j’en tirais une grande fierté. C’est un honneur d’être un peu abîmé par la vie : les livres qui restent blancs et plats suscitent la pitié de leurs congénères.
Adeline me lut sur le canapé de sa terrasse, avec vue sur la piscine et les bananiers. Quelle chance d’être savouré dans de tels décors, bien loin d’une bibliothèque publique du cinquième arrondissement. Elle prit son temps : un chapitre toutes les deux ou trois semaines. Au bout de trois mois, elle me termina et se souvint alors de la règle du café. Le lendemain, elle organisa un barbecue avec ses amis et, en discutant, proposa à l’une d’elles de m’adopter, à condition de poursuivre la chaîne du partage.
Anne me lut en à peine une semaine. Être lu d’une traite est précieux pour moi : cela honore le travail de mon créateur. Quelques semaines plus tard, elle me déposa dans une boîte au bord de la route, une boîte à livres en verre, espace de partage où chacun peut prendre ou déposer une œuvre.
Il faisait chaud dans cette boîte. Cela me rappela ma première vitrine, le soleil sur ma couverture, mais avec une humidité plus lourde. Le climat tropical n’est pas tendre avec le papier. Je commençais à sentir légèrement le moisi, ce qui m’incommodait. Après de longs mois, un homme me saisit et m’annonça que j’allais rejoindre sa collection. Il me redonna une seconde jeunesse: nettoya ma couverture, parfuma mes pages. Quel plaisir d’être le livre qui sent le meilleur du coin.
Il me plaça dans son immense bibliothèque, entre un roman policier et un thriller psychologique. Je faisais figure d’innocent avec mon histoire d’aventure et d’amour. Il me lut à moitié, puis je restai plusieurs semaines sur sa table de nuit. Je l’observais dormir, appréciant ce nouvel espace. C’était un homme calme, épanoui, amateur de belles choses. Sa maison était élégamment décorée et, chaque jour, nous écoutions de la musique classique diffusée par de puissants haut-parleurs. Une fois terminé, il me replaça sur l’étagère.
Avant de me refermer, comme tous les autres avant lui, il avait pris le temps de feuilleter ma première page. Depuis le début, une habitude s’était installée sans même qu’on la nomme : chaque lecteur inscrivait son prénom, le lieu et la date sur ma première page. Une simple trace, presque anodine, mais qui me donne une valeur incroyable. Je n’étais plus un exemplaire parmi d’autres, j’étais devenu unique. Cette page racontait une autre histoire, parallèle à la mienne : une succession de vies, de lieux, de moments partagés. À chaque nouveau lecteur, ces noms alignés faisaient sourire. Ils rappelaient que j’avais été aimé, transmis, qu’avant ces mains-là, d’autres m’avaient tenu, lu, puis laissé partir.
Je crois qu’il souhaite me garder pour lui seul. Mais qui sait ? Peut-être qu’un jour je serai de nouveau lu par un lecteur avide et la chaîne de partage reprendra de plus belle. En attendant, je profite de la vue sur le jardin, des hibiscus en fleurs et des couchers de soleil, bercé par la musique classique. Que demander de mieux pour un livre humble et voyageur comme moi ?

