Au bord du point d’eau, le soir s’installait en silence. Le soleil, déjà bas, projetait ses derniers rayons dorés sur la savane, dessinant des ombres longues et mouvantes.
Un vieux lion, au pelage terni par les années, s’approchait lentement. Il n’avait pas chassé depuis deux jours. Ses muscles, bien que puissants, portaient la fatigue d’un règne achevé. Il savait que ce soir, il devrait choisir entre un effort court et intense, ou l’attente, en espérant se sustenter grâce à la ruse.
Soudain, une brise crépusculaire balaya les herbes hautes, apportant fraîcheur et effluves nouvelles.
De l’autre côté du point d’eau, dissimulée derrière un buisson d’acacias, une gazelle hésitait. Elle avait senti l’odeur du lion bien avant de le voir. Son cœur battait vite, mais la soif était plus forte que la peur. Il avait fait si chaud aujourd’hui. Elle était jeune, agile, et ignorait encore les subtilités du danger. Elle croyait à la chance, à la vitesse, à l’instinct.
Avec ce vent qui tournait, elle crut avoir l’avantage. Les brindilles craquaient sous les pattes du lion, il semblait si lourd, et elle, si légère. Elle se dit que même le destin, qui ce soir-là avait décidé de jouer une pièce étrange, lui ouvrait une voie sans risque.
Et elle s’avança.
Le lion, qui l’avait sentie depuis plusieurs mètres, leva la tête dans sa direction. Étonné par son audace, il la regarda droit dans les yeux, haussa un sourcil interrogateur. Sa témérité, pensa-t-il, jouait en sa faveur. Il trépignait d’impatience, mais, pour ne pas l’effrayer, se retint de se lécher les babines à son approche.
Elle avançait, lente mais déterminée. Le lion percevait chaque mouvement, chaque hésitation. Il savait de par son expérience de terrain, qu’un geste trop brusque la ferait fuir. Pourtant, il sentait en lui monter l’excitation, celle qui réveillait ses muscles endoloris par la vie: l’élan du chasseur qui fait rouler ses épaules, prêt à bondir.
Il s’esclaffa intérieurement. Une proie qui se jette dans la gueule du lion ? Voilà une première, se dit-il, amusé par l’ironie de la scène.
Lorsqu’il arriva au bord de l’eau, il s’assit et la toisa avidement. Elle avançait, sûre d’elle, chaque pas plus déterminé, sans doute rassurée par l’approche nonchalante du prédateur face à elle. Il sentit son ventre gargouiller. Pour masquer la trahison de son estomac, il se racla la gorge, puis lui feula un « Bonsoir, mademoiselle », avec une politesse feinte, presque moqueuse.
Il la vit s’arrêter net dans son élan et le regarda, les yeux écarquillés. Son hésitation se fit entendre dans un « Bonsoir, Monsieur » tremblotant. –Puis-je me sustenter à votre point d’eau ? demanda-t-elle poliment.
Le lion inclina légèrement la tête. –Ce n’est pas mon point d’eau, ma chère. Mais venez, répondit-il avec une douceur feinte, –il a fait chaud aujourd’hui.
Je m’arrêtai net. Il m’avait parlé. Quel culot… C’est donc ça, être le roi de la savane ? Son regard me transperça, intense, presque curieux. Il leva même un sourcil interrogateur. Mon cœur battait si fort dû à cet échange inconcevable qui venait de prendre place. -Bonsoir, Monsieur, soufflai-je, la voix tremblante.
Je tentai de rester fière. –Puis-je me sustenter à votre point d’eau ? continuai-je, comme on récite une formule apprise, pour se donner une contenance.
Il répondit avec une voix grave, presque douce : –Ce n’est pas mon point d’eau, ma chère. Mais venez, il a fait chaud aujourd’hui.
Je ne savais pas s’il se moquait de moi ou s’il m’invitait vraiment. Chaque pas que je faisais vers lui me semblait une folie. Mais il ne bougeait pas. Il s’était assis. Il me regardait, oui, mais sans animosité. Pour l’instant…
Attendait-il que je sois assez proche pour m’attraper sans effort ? Pourquoi ne fuyais-je pas ? C’était évident : je sentais l’eau tout près, la fraîcheur, le soulagement. Enfin.
Et lui, là, si calme, si paisible. Était-il vraiment une menace?
Il avait l’air royal, mais fatigué. Comme s’il avait perdu l’envie de courir. Peut-être que ce soir, je pourrai boire sans trembler?
Alors j’avançai encore. Et je baissai la tête vers l’eau, me rendant complètement vulnérable face à cet ennemi ancestral. Je bus à grandes lampées, le plus de litres en le moins de temps possible. L’eau avait un goût amer, probablement celui de l’angoisse qui montait en moi à chaque seconde. Je prends trop de risques… mais j’ai si soif.
Soudain, je sentis un mouvement. Le craquement des brindilles. Oh non. Il bouge. Il veut me bouffer!
Je bondis. Mes sabots effleurèrent à peine le sol. Je fuis. Sans me retourner. Je ne servirai pas de dîner ce soir.
Je cours. Vite. Tellement vite. Ma vie en dépend. J’accompagne le soleil rosé vers l’horizon.
Quelle ruse ! Quel culot ! C’était imprudent. Je suis une sotte.
Mais j’ai bu. Et demain, je pourrai dire que j’ai parlé à un lion. Sans me faire croquer.
Le charme, la ruse ? Ils ne viendront pas à bout de ma vivacité. De mon agilité. Je ne suis pas une proie. Pas pour un vieux lion fainéant. Je suis une princesse des prairies. Une reine de la savane.
C’était fou. Je me sens si vivante. Bête d’avoir osé. Mais vivante, d’en être sortie. Rassasiée.
Contrairement à lui…

