Bon… troisième séance. Toujours la même pose, la tête tournée, le regard fixe vers l’artiste. Je ne vois même plus Vermeer, juste ce grand chevalet.
C’est drôle, les mots. Un chevalet en français, un ezel en néerlandais, un âne. Et en anglais ? Easel ! Pourquoi pas donkey ? Les langues se sont vraiment emmêlé les pinceaux. Mince, je divague. Et voilà que mon regard se perd dans le vide. Allez, on se concentre.
Il a dit qu’il en avait encore pour deux heures. Deux heures à rester figée, sans bouger et maintenir le regard. Je peux le faire ! J’ai mal à la nuque. Et ça gratte sous ce foulard. Est-ce que je cligne trop des yeux ? Il ne dit rien, donc ça doit aller. Concentration, voyons.
Je me demande à quoi il pense, lui. Il a l’air concentré sur sa palette. Du jaune, du noir… encore du jaune. Peut-être qu’il peint une abeille, en fait.
J’aime bien les abeilles. Elles dansent dans l’air, elles sentent bon le printemps, et elles font du miel.
Du miel… Une tasse de thé avec du miel, voilà ce qu’il me faut après ça. Rien que d’y penser, je me délecte déjà.
Je me délecte d’avance de voir le résultat final. C’est la dernière séance. J’espère qu’il me laissera enfin voir sa peinture, enfin ma peinture plutôt. Ou la nôtre ? Je suis la muse, donc elle m’appartient non ? Puisque je suis le sujet de cette œuvre. Ne dit-on pas qu’il faut séparer l’œuvre de l’artiste ? Est-ce sa peinture finalement ? Une fois achevée, l’œuvre ne nous appartient plus, ni à lui, ni à moi. Elle devient celle des spectateurs, non ?
J’espère que le public me trouvera jolie, surtout après avoir posé si longtemps. Il faut souffrir pour être belle, mais finalement la beauté appartient, elle aussi, au regard et jugement du spectateur.
Donc l’œuvre n’appartient à personne, ni à lui, ni à moi, elle n’est que le sujet d’une expérience d’un instant, le temps de l’admirer, ou de s’en souvenir.
En tout cas, j’aurais posé longtemps, c’est une sacrée expérience en soi. J’espère que le résultat me plaira, lui plaira, leur plaira. Car même si une œuvre n’appartient à personne et ne dure qu’un instant suspendu, peut-être serais-je admirée brièvement, mais pour longtemps. Des années, voire des siècles. Qui sait ?
Pardon ? J’étais dans mes pensées. Une pause, vous dites ? Avec plaisir.
Souhaitez-vous un thé avec du miel ? Je vais de ce pas faire bouillir de l’eau.

