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Urbex au Hérou

Je suis venue passer un week-end chez ma grand-mère Paulette, dans les Ardennes, avec ma cousine Clara. Paulette vit à Wibrin, un délicieux petit village niché tout près d’un lieu naturel exceptionnel : le Hérou. Les randonneurs l’adorent pour ses falaises abruptes et ses panoramas spectaculaires sur l’Ourthe, qui serpente à travers la forêt comme un ruban bleu posé sur un tapis de vert.

La région est particulièrement prisée pour de longues randonnées de plusieurs kilomètres, finissant entre autres, sur une ascension en rappel le long d’une falaise. Les jeunes y cherchent l’aventure, les sensations fortes, et ce sentiment grisant d’être seuls face à une nature généreuse et sauvage.

C’est au sommet du mont du Hérou que se dresse un ancien hôtel, plus proche aujourd’hui d’une auberge oubliée : le gîte du Hérou. Sa particularité ? Une tour d’acier, équipée d’un escalier en colimaçon, offrant autrefois une vue panoramique sur toute la région.

Mais le temps a fait son œuvre. Les propriétaires ont déserté les lieux, personne n’a repris l’affaire, et voilà plus de dix ans que l’hôtel est à l’abandon. Une affiche communale promet un futur projet touristique, mais le panneau jauni semble figé là depuis des années.

À côté du parking des randonneurs trône donc cet hôtel abandonné. C’est là que Clara et moi nous garons, avec l’intention initiale de faire la randonnée du Hérou. Sauf que la curiosité l’emporte. Nous décidons d’explorer la bâtisse. Les jeunes appellent ça de l’urbex, exploration urbaine, une façon de se faire peur en visitant des lieux désertés, presque hantés.

Nous entrons par une porte latérale, probablement une ancienne entrée du personnel, qui débouche sur une cage d’escalier. Les murs sont couverts de tags, les toiles d’araignées ont repris possession des lieux. À droite, nous pénétrons dans la pièce principale : l’accueil. Un bar qui servait aussi de réception, avec un vieux panneau « Bienvenue » encore suspendu. En face, une grande salle aux hauts plafonds abrite les restes du restaurant : tables et chaises cassées, pourries, figées dans une lente décomposition. Les murs sont griffonnés de graffitis, comme partout ailleurs.

Une odeur de moisi nous saisit. L’ambiance est lourde, oppressante. Un frisson me parcourt la colonne vertébrale. Je fais semblant de rien, tentant de garder contenance devant Clara, plus jeune, plus intrépide. Plus loin, nous découvrons les anciennes toilettes : côté hommes, des urinoirs brisés en morceaux ; côté femmes, deux WC littéralement en pièces détachées.

Nous revenons vers le hall et, derrière le bar, tombons sur une pièce vide avec un plan de travail carrelé. Sans doute la cuisine de l’hôtel.

Après avoir terminé l’exploration du rez-de-chaussée, nous remontons dans la cage d’escalier. Les marches sont abîmées, des barres d’acier rouillées jaillissent des murs. Je plaisante en disant à Clara de faire attention au tétanos,  l’humour comme dernier rempart contre l’angoisse. On dirait que le lieu a développé ses propres défenses pour repousser les explorateurs trop téméraires.

À l’entre-étage, une fenêtre donne sur le parking. Le sol est jonché de mégots et de canettes de bière. Des jeunes du coin viennent sûrement squatter ici, auteurs probables des nombreux tags. Nous poursuivons notre ascension jusqu’à l’unique étage.

Le palier est en piteux état : parquet rongé par les insectes, moisissure omniprésente. Nous devons faire preuve d’agilité pour franchir l’entrebâillement de ce qui fut autrefois la porte de l’étage. Je tends la main à Clara pour l’aider à grimper. Nous rions de notre audace, un rire nerveux, mais complice.

À l’étage, cinq chambres, chacune avec sa salle de bain, ou ce qu’il en reste. Maçonneries abîmées, céramiques brisées, murs recouverts de tags nazis et de peintures de monstres. Je suis honnêtement terrifiée. Je ne le montre pas, mais j’ai la sensation persistante qu’une présence me suit. Je tente de rationaliser : les fantômes n’existent pas. Pourtant, mon imagination prend le dessus.

Dans l’une des pièces, un nid de guêpes mortes. Des milliers de cadavres jonchent le sol, créant une atmosphère glaçante. Malgré tout, il est facile d’imaginer les visiteurs d’autrefois, heureux d’être au cœur de la nature, profitant de la vue à travers des fenêtres encore voilées de rideaux blancs.

Des restes de fauteuils, toujours plus de mégots et de canettes. Le lieu est malmené, irrespecté, alors qu’on y ressent encore l’âme de l’hospitalité passée.

Après avoir exploré les cinq chambres, de plus en plus délabrées, nous revenons dans la cage d’escalier. Nous montons encore, contraints de sauter pour atteindre les marches supérieures, puis franchissons une porte ouverte menant à l’extérieur.

Nous voilà sur la tour panoramique. L’escalier devient un colimaçon d’acier. Les marches sont étroites, en quadrillage, laissant voir le vide sous nos pieds. Je n’ai pas le vertige, mais je ne suis clairement pas rassurée. Je me demande si la structure est encore suffisamment solide. Clara, elle, grimpe sans hésiter, deux marches à la fois. Je la suis, ravalant mes peurs.

Après une longue ascension, nous atteignons un premier palier en béton, envahi par les plantes. La nature reprend ses droits. Je prends quelques photos : l’Ourthe serpente en contrebas, splendide.

Nous atteignons enfin le sommet. Et là, le spectacle est à couper le souffle. Je comprends pourquoi cet hôtel a connu son succès. Au-dessus des cimes des sapins et des épicéas, la vue embrasse collines, vallées, falaises escarpées et reflets argentés de la rivière. Nous saluons quelques randonneurs, visiblement surpris de nous voir là-haut, là où eux-mêmes n’oseraient pas s’aventurer.

Nous lançons une chanson, Coldplay, nostalgique et puissant, et nous nous mettons à danser au sommet de la tour, nous sentant toutes puissantes au sommet. Puis vient un shooting photo: nous, la vue, le vide. Nous sommes très haut. Je préfère ne pas regarder en bas. Mais à la descente, impossible d’y échapper. À travers les marches ajourées, le sol me paraît terriblement loin. Mes jambes tremblent, je perds toute arrogance.

Lorsque nous atteignons enfin le palier où traînent les jeunes fumeurs, je me sens soulagée. De retour sur la terre ferme, ou presque. Nous ressortons par où nous sommes entrées, fières de cette aventure dont nous nous souviendrons longtemps.

Le lieu était terrifiant par son abandon, mais étrangement rassurant. Il suffisait d’un peu d’imagination pour revoir les clients attablés au restaurant, la réceptionniste notant les arrivées dans son grand cahier, les hôtes admirant la vue depuis la tour avant de regagner leurs chambres.

Nous entamons ensuite la descente vers la vallée du Hérou, prêtes pour une nouvelle aventure.
Cette fois dans la nature, bien ancrées sur la terre ferme.

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