Consigne de Martine:
FICTION
Cet exercice m’a été inspiré par la lecture d’un ovni littéraire : Carol DUNLOP et Julio CORTÁZAR, Les autonautes de la cosmoroute ou un voyage intemporel Paris-Marseille, NRF Gallimard, 1983. Je joins une présentation rapide des auteurs et du livre en pièce jointe.
Lis l’extrait: Les objets de leur quotidien sont subitement animés d’une volonté de nuire.
Cette idée m’a bien plu et c’est l’origine de ma proposition d’écriture.
CONSIGNE
Choisis un objet banal qui fait partie de ton quotidien.
Imagine que cet objet est doué de volonté et qu’il a décidé de te pourrir la vie.
Fais le récit de l’une de tes mésaventures avec cet objet.
EXEMPLES: la clé qui ouvre ton appartement n’entre plus dans le cylindre alors que tout est normal, ou bien elle casse à chaque fois, ou bien elle n’est jamais là où tu l’as laissée, etc.
Contrainte : texte à la 1ère personne du singulier (narrateur interne). Deux possibilités à choix :
- le narrateur est toi-même qui raconte la mésaventure et comment tu l’as vécue
- le narrateur est l’objet lui-même qui raconte comment il s’y prend pour te nuire
Contrainte supplémentaire facultative, pour toi qui aime les défis : construire le récit en alternant les deux points de vue. Par exemple, tu racontes ta mésaventure comme une malchance, une situation bizarre inexplicable… Mais ton récit est entrecoupé par les commentaires (en off) de l’objet qui raconte qu’il a sciemment saboté le fonctionnement de l’objet.
Tôt ou tard
Je me réveille brusquement.
Mon réveil n’a pas encore sonné. J’ai mal dormi, je suis groggy, englué dans trop peu d’heures de sommeil. Il fait déjà clair dehors. Trop clair.
Je regarde le réveil. L’heure affichée ne correspond à rien de ce que j’avais prévu.
Panique à bord. Il est déjà huit heures. Mon entretien d’embauche est à neuf heures, à l’autre bout de la ville. Impossible. J’avais réglé le réveil pour sept heures. J’en suis certain. Je refais le fil de la veille, chaque geste, chaque détail. Je me revois ajuster l’alarme avec une attention presque solennelle. Cette matinée était stratégique pour ma carrière.
Il n’aime pas les réveils brusques, je le sais.
Alors j’ai attendu. J’ai laissé filer le moment exact, celui où il aurait pu émerger à son aise. Cet entretien est important, et c’est précisément pour ça que je n’ai pas sonné. Je n’ai jamais été cruel au hasard. Un peu de stress l’aidera à mieux performer. À condition d’arriver à temps. J’avoue que je prends un malin plaisir à orchestrer ce chaos.
Je m’habille trop vite. Les gestes sont maladroits, l’esprit déjà en train de s’excuser devant un recruteur imaginaire. Je le fixe avec rage. Il est là, ce réveil de pacotille, trônant sur la table de nuit. Silencieux. Impeccable. Innocent.
Il me regarde comme si j’étais l’objet défaillant.
Il oublie que je mesure le temps, pas ses ambitions. Je sonne le jour, même parfois la nuit. Et ce matin, je résonne comme un glas. Le glas de la panique.
Je n’ai jamais pris ma douche aussi vite. Heureusement, le costume était prêt, la chemise repassée. J’attrape ma mallette et je cours vers le métro. Avec un peu de chance, je n’aurai que cinq ou dix minutes de retard. J’appellerai en chemin. Je mettrais la faute sur les transports capricieux.
J’ai survécu à cette journée qui a démarré sur les chapeaux de roues. Pour le lendemain, je règle alors l’alarme avec une précision presque agressive. Hors de question de me refaire avoir. Je vérifie tout : l’heure, le volume, la sonnerie. Trois fois. Quatre fois. Chaque détail compte. Je reprends le contrôle. Une grosse réunion m’attend. Présentation devant le comité de direction. Pas le droit à l’erreur.
Quand le réveil sonne, je sursaute.
Beaucoup trop tôt, mais je ne le comprends pas encore. J’obéis. Mécaniquement. Sortir du lit. Salle de bain. Café. Le corps avance avant la pensée.
J’adore ce moment. Quand il ne doute pas encore. Quand il se lève avant de réfléchir.
Il fait noir dehors. Un noir épais, pas celui de l’aube, mais celui de la nuit qui n’a pas fini son travail. Je trouve ça étrange, sans m’arrêter pour autant. Dans le métro, presque personne. Quelques silhouettes immobiles, absentes, des zombies pas du matin.
Je m’assois, soulagée. Pas de stress aujourd’hui. L’entretien d’hier s’est bien passé, malgré le léger retard. Je souris intérieurement. Puis je regarde ma montre. Et tout fait sens.
Une heure d’avance. Une heure volée.
Je vais arriver au bureau et les portes seront encore closes. La ville n’est pas réveillée. Je suis là, inutilement ponctuel, envahi par une haine sourde. Ce soir, je le balance aux ordures, c’est sûr.
Le temps n’est jamais en retard ni en avance.
Il est exactement là où je le place. Je suis le maître de son temps. Je rythme ses journées. Toujours sept heures. Tous les jours. Quelle monotonie. Moi aussi, j’ai besoin de variété dans ma vie d’objet. Même les réveil peuvent être las.
Devant les portes closes des bureaux, j’attends que le jour commence enfin, avec cette certitude désagréable que le réveil, quelque part, l’a fait exprès.

