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Chez Bon-Papa

Depuis notre plus jeune âge, chaque Noël, chaque Pâques, et même l’été, nous passons un week-end chez notre grand-père, que nous appelons Bon-Papa, et sa femme Paulette. Nous nous y retrouvons avec nos huit cousins et l’ensemble de la famille pour partager ces moments de convivialité qui rythment notre histoire commune. J’en garde des souvenirs magnifiques : les repas généreux de Paulette, et surtout sa célèbre croûte à la rhubarbe, les heures passées à jouer dans la cour de récréation de l’école voisine, puis, en grandissant, les cigarettes fumées en cachette, les Chouffe bues dans notre cabane sur pilotis construite de nos propres mains, les parties de poker menteur, ou encore les lancés de pommes de terre grâce à notre fameux «patator», ce lanceur bricolé par mon frère Gaëtan. Une année, nous avons même construit un igloo gigantesque, resté debout plus de trois semaines malgré la fonte de la neige dans le jardin de Bon-Papa.

Depuis toujours, nous dormions à huit dans le dortoir de l’étage. Bon-Papa y a installé trois lits superposés, complétés par deux matelas posés à même le sol, afin que tous les cousins puissent dormir ensemble. Les parents devaient régulièrement monter nous rappeler à l’ordre, car nous papotions sans fin et lancions des batailles d’oreillers jusque tard dans la nuit.

Mais enfants, ce que nous aimions par-dessus tout, c’était lorsque Bon-Papa venait nous raconter ses histoires. Elles tournaient autour de deux grandes thématiques. L’Afrique, d’abord, où il avait vécu sept ans en brousse au Congo, le Zaïre à l’époque. Il nous racontait ce pique-nique sur une île qui s’était terminé par une charge d’hippopotames, ou encore l’histoire de notre grand-mère, aujourd’hui décédée, qui avait recueilli et adopté une cigogne à l’aile cassée. Mais mon récit préféré restait celui d’Adémar, l’écureuil qui vivait dans le bouleau au pied de la source, au cœur des bois de Bon-Papa.

Notre grand-père avait hérité de forêts dans les Ardennes et avait continué d’agrandir son territoire en achetant de nouvelles parcelles au fil des années. Sa maison se trouve au cœur du village, entourée de plusieurs de ces bois : le beau village ardennais de Wibrin, avec son unique bar et sa belle église. Au pied de celle-ci trône un vieux char de la Seconde Guerre mondiale, sur lequel nous adorions grimper pour jouer à la guerre.

Depuis toutes ces années, le rituel est immuable : à dix heures du matin, nous partons randonner dans ses bois. Je connais le chemin par cœur pour rejoindre la source, où nous nous hydratons joyeusement, celle où vit Adémar, l’écureuil, occupé à constituer sa réserve de graines de cônes d’épicéas pour l’hiver dans les contes de notre grand-père. Bon-Papa tenait énormément à ce que nous sachions reconnaître les arbres : ici, ce sont des épicéas, pas des sapins, donc des cônes, et non des pommes de pin, attention. Lors de ces randonnées, j’adorais tendre des embuscades aux cousins, caché derrière un tronc, avant de les attaquer à coups de cônes bien mouillés pour plus d’effet. Un plaisir simple et jubilatoire.

Ces bois sont chargés de souvenirs. C’est d’ailleurs sur la route de la source que nous avons construit notre cabane sur pilotis, grâce à notre solide expertise de camps scouts. Avec les cousins, nous nous y cachions la nuit, jouions à nous faire peur et buvions des Chouffe en cachette. J’adorais la sensation de fraîcheur sur mes joues en rentrant de ces randonnées matinales en famille. Le grand air, suivi de l’apéro puis du délicieux repas de Paulette, faisait que je dormais toujours comme un bébé à Wibrin.

J’ai toujours adoré m’y rendre, et je suis profondément reconnaissant de pouvoir vivre ces moments précieux en famille. Aujourd’hui, nous avons tous grandi : le plus jeune des cousins, Nathan,  le cycliste,  a 24 ans, et l’aînée, Charlotte, la voyageuse, en a déjà 34. À Noël, la table s’est encore agrandie, car plusieurs cousins viennent désormais accompagnés de leur partenaire de vie. Paulette, elle, ne chôme vraiment pas pour orchestrer ces repas de fête.

Depuis quelques années, je me suis mis à la photographie. J’ai investi dans un appareil numérique de grande qualité, qui me permet d’imaginer, et de capturer, la beauté des forêts de Bon-Papa: les rayons du soleil qui se faufilent entre les cimes, créant une atmosphère presque mystique dans les sous-bois. J’aime photographier les membres de ma famille pour saisir un fragment de ces aventures à Wibrin et de nos randonnées en forêt. Surtout depuis le décès de Bon-Papa, il y a deux ans. Ces instants me paraissent désormais encore plus précieux. Je crains qu’un jour nos séjours à Wibrin ne s’arrêtent : Paulette ne rajeunit pas, et accueillir cette ribambelle plusieurs fois par an représente une lourde charge.

J’ai donc pris cette photo, pas la plus réussie techniquement, mais fidèle à ma vision : le dos de mes tantes marchant d’un pas assuré, discutant de tout et de rien. Elle représente exactement ce que je vois lorsque je marche derrière elles. Je suis honoré d’avoir parcouru ces bois en famille pendant tant d’années et je chérirai ces moments à jamais. Merci Bon-Papa et Paulette d’avoir créé cet écrin si accueillant et chaleureux.

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