hetre pourpre 16 cm de haut x1 heki 1788 ho 187

Hêtre et demeurer

Dans un jardin qui frôle le parc, se dresse un hêtre pourpre centenaire, majestueux. Ses feuilles, d’un doux ton lie-de-vin, captent la lumière et, à l’automne, tapissent le sol d’un manteau aux nuances uniques. L’arbre se tient entre un chemin pavé d’anciennes pierres et un étang miroitant, traversé par un petit pont de bois qui relie ses deux rives.

Derrière l’étang, la forêt s’étend, s’effilant jusqu’à un verger où mûrissent pommes et poires, dont les propriétaires tirent un jus doré pour en faire du cidre. Ce jardin n’est pas tout à fait sauvage : la pelouse est tondue, des fleurs sont plantées chaque printemps avec soin par la maîtresse des lieux. Mais la lisière forestière, elle, reprend ses droits, laissant la nature s’exprimer. Orienté plein sud, le jardin s’embrase de lumière. Les jonquilles et les pâquerettes pointent leurs pétales en ce printemps, tandis que les oiseaux entonnent leurs chants et que les écureuils glanent les premières baies, dans l’attente des faines que leur offrira bientôt le hêtre.

Des faisans et des poules d’apparat arpentent ce cadre charmant, escortés par un gros chien de montagne, noir et velu, qui veille sur le domaine. Tout ce petit monde vit au rythme des saisons, dans une quiétude délicieuse… sauf lorsque les propriétaires viennent bousculer l’ordre établi. La construction de la route pavée fut, en effet, quelques semaines éprouvantes pour cette communauté.

Mais le hêtre a tenu bon. Depuis des décennies, un siècle même, il règne sur ce jardin comme un souverain immuable. Quelques cailloux alignés ne sauraient ébranler sa majesté. Pourtant, une chose le terrifie : le vent. Une brise ? Il s’en amuse. Mais les bourrasques, les tempêtes… elles le font frémir. Depuis qu’il était un jeune arbrisseau souple, il redoute ce souffle puissant, celui-là même qui murmure chaque jour dans ses branches. Il aime quand il lui caresse les feuilles, mais depuis la branche brisée, il y a cinquante ans, la peur s’est enracinée. La cicatrice, sur le flanc gauche de son tronc, s’étend jusque dans ses cernes.

Quand le vent se lève, il tremble, et les écureuils désertent ses feuillages pour se réfugier dans la forêt. Il déteste ces moments. Une année, les tempêtes furent si violentes que, de stress, toutes ses faines étaient vides, incapables de donner la moindre graine. Les écureuils connurent alors un hiver maigre.

Ce matin pourtant, le soleil baignait sa cime. Les oiseaux chantaient, les écureuils jouaient dans ses branches, les poules picoraient à ses racines, et le chien dormait à ses pieds, bercé par le murmure du vent léger.

Puis les nuages sont arrivés, furtifs, voilant la lumière. Le vent s’est levé. Les bourrasques ont grossi. Une tempête approche. Le pire cauchemar du hêtre prend forme. Les animaux s’éparpillent, cherchant refuge. Le ciel s’assombrit, les nuages s’alourdissent, et le vent hurle dans ses branches. Le hêtre le sent dans sa sève : une colère terrible s’annonce. Tiendra-t-il ? Résistera-t-il sans perdre trop de branches face à cette œuvre cruelle de la nature ?

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