J’ai une tendresse particulière pour les petits papys : leurs visages racontent toute une vie, et je trouve cela bouleversant. Quand leurs yeux s’embuent, ce qui arrive souvent, mon cœur fond. Quant aux oies, je les considère comme des créatures majestueuses, mais terrifiantes. Je ne suis jamais à l’aise face à elles : on ne sait jamais si elles vont attaquer. Et pourtant, voir ces oies s’approcher de ce monsieur comme pour entamer une conversation m’émeut profondément. Ce contraste entre ma perception des oies et leur attitude amicale sur cette photo me déroute, et c’est précisément ce paradoxe qui me touche.
Assis sur le banc, il aperçoit deux silhouettes s’approcher : une belle brune et une belle blanche. À son âge, il se surprend à penser qu’il a encore la cote. Peut-être viennent-elles pour lui… ou pour le sandwich qu’il garde dans son sac ? Il sourit à cette idée, mais sait qu’il ne partagera pas : il doit bien manger ce midi. Son regard se tourne vers le port. Il attend son capitaine pour partir pêcher en mer. Si elles voulaient, elles pourraient embarquer avec lui ; il leur offrirait du poisson frais.
Cela fait une demi-heure qu’il attend son capitaine, assis sur un banc du port d’Honfleur. Il s’impatiente, mais sait que son ami n’est pas du matin. Ce qu’il ignore, c’est que le capitaine, chez lui, hésite encore à partir : son genou le lance depuis l’aube, et il redoute la houle de la mer agitée. Deux oies s’approchent, attirées par l’odeur du sandwich dans la besace. Elles se demandent également ce que fait ce monsieur, immobile depuis si longtemps sur son banc. Lui, amusé, leur adresse quelques mots, persuadé qu’elles viennent par curiosité. Tous les samedis, ces deux vieux loups de mer prennent la mer pour pêcher, mais aujourd’hui, le temps semble suspendu. Au loin, la silhouette du capitaine se dessine enfin : il a décidé de braver la douleur.

